Publié le

Pourquoi un Supermarché Participatif Paysan?

Michael Rodriguez, journaliste indépendant

Pourquoi se mobiliser pour que le choix de l’alimentation de demain ne soit pas complètement abandonné à l’industrie ? Pourquoi investir quelques heures gratuitement pour construire ensemble – producteurs, transformateurs et mangeurs – un magasin dont les étals nous appartiennent?

Ceci n’est pas une tomate.

Les produits issus de l’agriculture industrielle, cellophanés et distribués dans les grandes surfaces, ne sont pour la plupart que des images ou des caricatures de fruits et légumes. La grosseur, la régularité de la forme, la brillance, l’intensité de la couleur, définissent ce qu’est une tomate, et non sa variété, son goût, ses propriétés nutritives, le terroir dont elle est issue, etc. La publicité, le «packaging », les études de marché ne sont pas capables de faire pousser des tomates, et pourtant ce sont elles qui décident ce qu’il faut cultiver et comment. Aucune alternative n’est possible dans le cadre de la grande distribution: à la demande de produits locaux elle répond par des tomates suisses hors-sol, et à la demande de produits bio par des tomates cultivées sous serre en Espagne. Le serpent se mord la queue, et on continue à brûler du pétrole pour manger des tomates en plein hiver.

Lait blanc, blanc lait?

Un litre de lait ne contient pas que des glucides, des matières grasses et des protéines, mais surtout la respiration des animaux, le travail du paysan, des fleurs et un morceau de paysage. Un litre de lait produit dans une écurie de cent vaches holstein aux tétines surgonflées, affouragées à l’herbe artificielle et au maïs d’ensilage cultivé à grand renfort de pesticides, et vendu à 49 centimes à Cremo, n’a que l’apparence de la ressemblance avec un litre de lait issu d’un troupeau de vingt vaches rustiques à deux fins (élevées pour le lait ET la viande) pâturant dans des prairies naturelles sans apports chimiques, et vendu 1 franc 50 en vente directe.

Changer les bases

Pour les grands bonnets de la transformation et de la distribution, l’agriculture bio est un marché de niche très profitable. Mais il est temps de sortir de la niche et de changer les bases des rapports entre agriculteurs, artisans et agrimangeurs. Le Supermarché Participatif Paysan est, à l’image des initiatives alternatives qui fleurissent un peu partout, une esquisse concrète de ce changement. Il se veut un point d’intersection entre paysans de la région genevoise (maraîchers, céréaliers, viticulteurs, éleveurs, etc.), artisans transformateurs (boulangers, bouchers, etc) et habitants d’un quartier. Les acteurs se mettent autour de la table pour redéfinir les règles d’un rapport à la nourriture et à l’agriculture socialement et écologiquement responsable. Ils définissent les quantités, la qualité et les prix des denrées à produire, l’objectif étant de parvenir à approvisionner au moins 50% de l’offre du supermarché à l’interne du réseau. Le contenu des étalages variera en fonction des saisons, des aléas de la production et des souhaits des mangeurs, et non des cours du marché des denrées alimentaires!

L’agriculture, c’est nature + culture

Se nourrir est une partie d’un cycle complet, non seulement cycle physiologique mais aussi écologique et social. Le fait de manger nous relie aussi bien aux animaux et à la nature qu’à une forme d’organisation humaine, aux échanges, aux fêtes, etc. A travers ce que nous mangeons nous vivons un certain rapport au monde. La nourriture n’est pas une simple préférence personnelle, c’est un enjeu démocratique majeur. Briser la paroi de verre créée par l’économie de marché entre les soi-disant producteurs et les soi-disant consommateurs permet de créer de nouvelles formes d’organisation et de coopération et de réactiver les savoir-faire dans les quartiers, les villages, les réseaux, etc. Reprendre l’initiative sur l’agriculture et la nourriture, c’est sortir du sentiment d’impuissance face à la destruction des écosystèmes, au réchauffement climatique et à la glaciation sociale.